50ème anniversaire d’ordination

 

50e ANNIVERSAIRE D’ORDINATION DE JEAN COMPAZIEU
Samedi 7 août 2021, Marcillac-Vallon


Homélie de Mgr Jean-Pierre Batut

(Lectures du samedi de la 18e semaine)
Deutéronome 6, 4-13
Psaume 17
(Évangile de l’ordination)
Marc 16, 14-20

1971 aurait pu être une année paisible. Nous étions encore dans les Trente Glorieuses, sans soupçonner qu’elles étaient sur le point de s’achever. Le premier choc pétrolier n’était que pour 1973, mais les accords de Bretton Woods signés en 1944 et qui organisaient le système économique mondial autour du dollar américain, avaient déjà cessé d’exister : le 15 août 1971, le président Nixon décidait de suspendre la convertibilité du dollar en or, annulant du même coup la fixité des taux de change et la solidarité des signataires.

Mais ce même jour 15 août 1971, le tout jeune abbé Jean Compazieu célébrait pour la première fois de sa vie comme prêtre la fête de l’Assomption de la Vierge Marie. Alors que le monde poursuivait sa course folle, l’abbé Compazieu, prêtre du diocèse de Rodez, venait tranquillement de s’inscrire dans la lignée qui, depuis les Apôtres, accompagne l’humanité et lui assure la présence de son Seigneur et Sauveur : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » déclare Jésus en saint Matthieu ; et dans l’évangile selon saint Marc que nous venons d’entendre, on nous précise que cette présence du Seigneur est active : le Seigneur « travaille » avec les apôtres et il confirme la Parole par les signes qui l’accompagnent. Littéralement, le texte dit que le Seigneur agit « en synergie » avec les Apôtres, et cette expression à elle seule est extraordinaire. Ce qu’elle souligne, c’est que le travail apostolique est à 100% celui des apôtres, et en même temps qu’il est à 100% celui de Dieu. Les apôtres, et avec eux toute l’Église, ne sont pas là pour perpétuer le souvenir de Jésus : ce n’est pas l’association des Amis de Jésus, comme on peut trouver toutes sortes d’associations qui cultivent la mémoire des personnalités disparues. C’est tout le contraire : les Onze, comme les appelle saint Marc, sont associés étroitement par le Ressuscité à sa présence et à son action dans le monde. Ce n’est pas eux qui entretiennent son souvenir, c’est Lui qui se sert d’eux, de leur pauvre humanité, pour étendre à tous les hommes les effets de sa résurrection et pour leur partager sa vie.

Cet évangile, cher Jean, avait été choisi pour ton ordination sacerdotale en cette année 1971, il y a cinquante ans. Tu engageais ta vie avec courage à la suite du Christ à un moment où l’Église tremblait déjà sur ses bases, car une certaine forme de christianisme sociologique commençait à disparaître. Jésus, dans l’évangile, parle des signes qui accompagnent ceux qui croient ; mais dans la France des années 1970, on voyait déjà s’accumuler d’autres signes qui accompagnaient non pas la foi mais la déchristianisation, et cela même dans les régions réputées très pratiquantes comme l’Aveyron ou la Lozère. Les causes de ce phénomène étaient multiples. Beaucoup ne se sont pas privés d’incriminer l’Église elle-même, qui pour certains n’avait pas su prendre le tournant de la modernité, et qui pour d’autres avait tourné le dos à sa tradition. Les premiers protestaient contre l’encyclique Humanae Vitae, parue en 1968 ; les autres incriminaient la messe de Paul VI, entrée en vigueur en 1969. Beaucoup de prêtres abandonnaient le ministère pour se marier ou pour entrer en politique, ou les deux…

Mais on voyait bien, en particulier dans notre France profonde, que le phénomène de la déchristianisation n’était pas lié à l’Église, mais en premier lieu aux changements brusques et radicaux de mode de vie qui avaient accompagné nos sociétés pendant les Trente Glorieuses. Ces changements n’ont fait que s’accélérer depuis, et on perçoit mieux aujourd’hui les ambiguïtés humaines dont ils sont porteurs. Nous savons tous que nous vivons dans un monde en crise, où nous sentons bien qu’il nous faut à nouveau changer nos manières de vivre, et que cette fois ce ne sera pas dans le sens d’une vie plus facile, plus confortable, plus insouciante, plus individualiste, mais dans le sens d’une vie plus responsable, plus courageuse, plus solidaire. Ici, je voudrais laisser la parole au Pape François dans le livre Un temps pour changer qu’il a écrit pendant la pandémie et le premier confinement. Voici ce qu’il dit :
Je crois que les temps que nous vivons sont décisifs. Je pense à ce que Jésus dit à Pierre dans l’évangile de Luc (22, 31) : que le diable veut qu’il soit « passé au crible comme le blé ». Entrer en crise, c’est passer au crible. Tes concepts, tes façons de penser sont bouleversés ; tes priorités et ton mode de vie sont remis en question. Tu franchis un seuil, par choix ou par nécessité, car certaines crises, comme celle que nous traversons, sont inévitables.
La question est de savoir si tu vas sortir de cette crise et si oui, comment. On ne sort jamais indemne d’une crise ; c’est une règle fondamentale. Si tu t’en sors, tu en ressors meilleur ou pire, mais jamais comme avant.

Nous vivons une période de tribulations. La Bible parle de « passer par le feu » pour décrire de tels moments, comme un four qui met l’ouvrage du potier à l’épreuve (Ben Sira 27, 5). Le fait est que nous sommes tous mis à l’épreuve dans la vie. C’est ainsi que nous grandissons. (p. 11)
Dans les périodes de crise, la seule issue digne de l’humanité est l’issue qui nous fait grandir et acquérir de la sagesse. On doit toujours sortir des crises par le haut. Le Pape François nous le dit avec force :
Lorsque nous sommes confrontés à des choix et à des contradictions, le fait de demander quelle est la volonté de Dieu nous ouvre des opportunités inattendues. J’appelle ces nouvelles opportunités des « débordements », car elles font souvent sauter les digues de notre pensée. (p. 37).

Cher Jean, dans ta vie de prêtre tu as souvent accepté de faire sauter les digues de ta pensée et de prendre de nouvelles initiatives. J’en veux pour preuve ce blog dont tu es fier à juste titre et qui s’appelle : Puiser à la source. Et comme tu aimes bien faire un peu d’humour, tu as mis en sous-titre : « puiser pour ne pas s’épuiser » ! Ce n’est pas seulement une boutade, c’est tout un programme : sans « ressourcement » (et dans ce mot, il y a le mot « source »), nous devenons stériles, nous n’avons plus rien à apporter aux autres. Et nous sommes incapables d’accompagner les changements de l’époque où nous vivons.

Puisque j’ai commencé avec le Pape François, je continue avec lui. Devant les soubresauts de notre époque et la nécessité de changer, il prend soin de nous mettre en garde et de nous rappeler que le véritable changement prend toujours appui sur un retour à la source. Si je ne vais pas puiser à la source, je vais m’épuiser en vain. Si je ne retourne pas sans cesse à la Parole de Dieu, je ne construirai rien de solide. Et si je ne fais pas mémoire de ce que le Seigneur a fait dans ma vie, je ne pourrai pas continuer à avancer : « Pour qu’il y ait une véritable Histoire, dit le Pape, il faut qu’il y ait une mémoire, ce qui exige que nous reconnaissions les chemins déjà parcourus… Un peuple libre est un peuple qui se souvient. »

Cher Jean, tu nous as réunis aujourd’hui pour faire mémoire. Non pour nous appesantir sur ce qui a été et qui n’est plus, sur ce qui aurait pu être dit ou fait différemment, mais pour rendre grâce à ce Dieu qui accompagne notre histoire et qui sera toujours avec nous. Voilà pourquoi, au-delà de l’amitié, ton jubilé nous concerne et nous interroge tous. Savoir s’arrêter pour faire mémoire et pour rendre grâce, retourner à la source pour y puiser, c’est ce dont nous avons tous besoin pour affronter les défis de l’avenir. L’Église a pour première mission de faire mémoire, à la suite d’Israël qui y a puisé au long des siècles la force de son témoignage. C’est pourquoi l’exhortation du Deutéronome que nous avons entendue en première lecture demeure toujours actuelle pour nous : « Ces paroles que je te donne aujourd’hui resteront dans ton cœur. Tu les rediras à tes fils, tu les répéteras sans cesse, à la maison ou en voyage, que tu sois couché ou que tu sois levé. Tu les attacheras à ton poignet comme un signe, elles seront un bandeau sur ton front, tu les inscriras à l’entrée de ta maison et aux portes de ta ville. »

Cher Jean, que la Parole de Dieu qui a imprimé sa direction à ta vie il y a cinquante ans continue à t’accompagner, à être ta force et ta joie. Que sans cesse tu reviennes à cette source où jaillit la vie éternelle. Et qu’ainsi tu puisses témoigner de la fidélité de Celui qui t’a appelé, Lui qui jusqu’au bout agira avec toi et confirmera sa Parole par le signe de ta vie donnée, par amour pour lui et pour tes frères. Qu’il puisse un jour t’ouvrir grands ses bras et te dire : « bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître ». (Mgr Jean-Pierre Batut)